Un récit historique
d'après les documents découverts aux Archives d'Ille-et-Vilaine

On observe, un important mouvement migratoire de bretons à destination du Canada d'avril 1903 à mai 1904.

En général ces immigrants étaient de souche paysanne, donc pauvres à cette époque. Ils partaient pour rejoindre les familles déjà émigrées mais aussi dans le but de cultiver les terres disponibles en abondance du côté du Québec, du Manitoba et du Saskatchewan et distribuées selon le principe du homestead.

Quant à l'émigration des religieux (congrégations, abbés), elle fut principalement la conséquence de l'adoption de la loi de séparation entre l'Eglise et l'Etat.

Le transport par mer était effectué par les compagnies maritimes : celle d'Herme-Péron par exemple. Un bateau, le Malou, qui transporta de nombreux émigrés, appartenait à un armement de Bordeaux. Les départs se faisaient à partir des ports : par exemple Saint Malo et Cherbourg. En avril 1903 et mai 1904, il y eut environ 400 départs.

 L'abbé Le Floch, parti à son tour le 1er avril 1904, développe ses arguments en faveur de l'émigration au Canada pour entraîner avec lui d'autres Bretons : possibilité de pratiquer librement sa religion et de sauver les congrégations religieuses, menacées, à ses yeux, par la République. Il va fonder, dans la province canadienne du Saskatchewan, une paroisse d'émigrés : St Brieux.

Le gouvernement français, le ministère de l'intérieur, les préfets, et les maires, vont s'efforcer de détourner l'émigration vers le Canada en soulignant les risques qu'elle comporte. Il vont proposer (par des campagnes de promotion et d'affichage) une autre destination, l'Algérie, que la France a colonisée dès 1830 et qu'elle cherche à peupler d'européens.

De leur côté, les autorités canadiennes vont finir aussi par s'émouvoir d'une immigration qui transforme les équilibres culturels et religieux du pays. Elles vont alors chercher à limiter l'arrivée de ces bretons catholiques dans des provinces à majorité protestante.


Un voyage difficile de Saint-Malo à Saint-Brieux

Originaire de la Côte-du-Nord en France, l’abbé Paul LeFloc’h était venu au Canada en 1903. Descendu du train à Prince Albert, il fait la connaissance de Mgr Albert Pascal, évêque du diocèse de Prince Albert, qui lui demande s’il ne serait pas intéressé à retourner dans son pays natal pour recruter des Bretons pour le peuplement de l’Ouest canadien.



L’abbé Le Floc’h visite la région de Prince Albert. Il se rend jusqu’au lac Lenore, à Flett’s Spring, où le père Adrien Maisonneuve a établi une petite mission. Les deux hommes explorent la région au nord du lac et l’abbé Le Floc’h constate que cet endroit serait favorable à l’agriculture. Il retourne alors en France, en Bretagne, et passe l’hiver à donner des conférences ici et là. Le printemps suivant, il a recruté 300 personnes intéressées à recommencer leur vie au Canada.

 

Première étape: un voyage en navire

Refrain:
À Saint-Malo, beau port de mer;
À Saint-Malo, beau port de mer,
Trois gros navires sont arrivés,
Nous irons sur l’eau, nous irons nous promener,
Nous irons jouer dans l’île.


Voyage du Malou de Saint-Malo à Halifax en 1904 avec les colons de Saint-Brieux

Saint-Malo! Port de mer situé à l’entrée de l’estuaire de la Rance dans le nord-ouest de la France. À partir de 1491, la navigation malouine a connu une grande renommée. Le célèbre navigateur français, Jacques Cartier, avait quitté le port de Saint-Malo le 20 avril 1534. Son voyage lui avait permis de découvrir le golfe du St-Laurent et de prendre possession du Canada au nom de la France.

Trois cent soixante-dix ans plus tard, le 1er avril 1904, un autre navire, le Malou, quitte le port de Saint-Malo. À bord ce navire il y a trois cents Bretons qui viennent s’établir dans les prairies des Territoires du Nord-Ouest. Beaucoup d’entre eux vont se rendre à un endroit au sud de Prince Albert dans la région du lac Lenore et y fonder la paroisse de Saint-Brieux. Ils ont été recrutés par l’abbé Paul LeFloc’h.

 Les colons grimpent dans le paquebot, le Malou, le 1er avril 1904. Ils sont accompagnés d’environ 1 200 pêcheurs malouins que l’on a appelés des «Terre Neuvas» et qui viennent à Saint-Pierre-et-Miquelon pour faire la pêche à la morue.

 Un des colons a décrit la traversée de l’océan Atlantique dans une lettre à ses parents:
«Je ne suis partis de Saint-Malo le premier Avril, à 7 heures du mantin. On a pas eu du beau temps pour aller jusqua Saint-Pierre, mais malgré cela je ne suis pas été malade, ni les autres non plus, excepté Anne a eu un peu le mal de mer et les plus grands des enfants la petite n’a pas eut le mal de mer. On a mis quinze jours pour aller jusqua Saint-Pierre à cause de la brume parce que les navires quand il y a de la brume ne marche pas vite. On était rendue à Saint-Pierre le 11, ont appercevait la terre à cinq heures du matin, ont était rentré au port à neufs heures, ont était resté jusqua le 21.»

 Cet extrait est tiré d’une lettre d’un colon nommé François (Le Briqueur), écrite lorsque le groupe est arrivé à Qu’Appelle dans les Territoires du Nord-Ouest en mai 1904. Selon ces renseignements, la traversée de l’océan aurait pris onze jours et les colons bretons auraient passé dix jours sur l’île de Saint-Pierre avant de continuer leur voyage jusqu’au Canada. D’autres témoignages affirment que le Malou est arrivé à Saint-Pierre le 15 avril et que les colons n’auraient attendu que six jours avant de continuer leur trajet.

Alors que François (Le Briqueur) ne semble pas avoir trouvé le voyage de Saint-Malo à Saint-Pierre-et-Miquelon trop difficile, d’autres avaient recueilli des impressions différentes de la traversée. Un d’entre eux écrivait 25 ans plus tard:

«Nous sommes en pleine mer depuis cinq jours déjà; la tempête commence et le roulis se fait sentir. La nuit précédente il a été impossible de dormir car les plats en fer blanc qui servent aux repas ont été laissés sur le plancher et, avec les roulis, ils valsent d’un bord à l’autre faisant un vacarme épouvantable. La mer devient de plus en plus grosse; les passagers mal à l’aise sont sans appétit. La brume commence et la sirène fait entendre ses sons lugubres à des intervalles de plus en plus rapprochés; je veux monter sur le pont, mais, à cause du danger, je suis invité à l’évacuer. Tout naturellement les vers de Botrel me viennent à la mémoire...Ohé, matelot, connais-tu la brume? C’est la cheminée de l’enfer qui fume.»

 Les plats en fer blanc que cet auteur décrit dans ce passage servaient à nourrir les passagers, qui étaient traités comme du bétail. «Les repas étaient servis dans des plats pour dix personnes. Comme il n’y avait ni table ni banc, les plats étaient posés à même le plancher et chacun venait se servir tant bien que mal, comme il le pouvait.»

Durant les années 1960, Soeur Germaine Gareau est enseignante à l’école de Saint-Brieux. Pour célébrer le 60e anniversaire de fondation de la communauté, elle écrit une pièce de théâtre au sujet de l’histoire des colons bretons. En voici un extrait:

«La famille est à l’écart. Il y a le père, la mère, le fils (Jean) et deux fillettes (Anne et Yvonne)

Anne: Je n’aime pas être en mer, moi. Est-ce que le Canada est bien loin?
Jean: Oh oui, ça va prendre des jours et des jours pour s’y rendre, au Canada. C’est parce que le bateau n’est pas confortable que tu n’aimes pas ça. Vraiment le Malou n’offre aucune commodité.
Yvonne: Et puis, cette façon qu’ils ont de servir les repas ici: on prend un plat en fer blanc et on puise à même dans le grand plat posé à terre. C’est dégoûtant!
Père: Je suis déconcerté. C’est à croire que l’émigrant n’est plus considéré comme un être humain!»

Trop peu souvent allons-nous penser à la misère qu’ont dû endurer les premiers colons pour se rendre dans l’Ouest canadien. À cette époque, il n’était pas question de monter dans un avion confortable et d’être rendu à sa destination le même jour. La pire chose du voyage c’est encore la monotonie. Sur le bateau, il n’y a rien à faire, sauf attendre; attendre d’être arrivé au prochain port.

À Saint-Pierre, les Bretons doivent attendre encore six jours avant de poursuivre le voyage jusqu’à Halifax en Nouvelle-Écosse. C’est le printemps, et la glace bloque le port de mer. Afin de distraire les jeunes, on organise des danses; les vieux entonnent de vieilles chansons et les jeunes dansent les rondes de leur pays. Un pionnier s’empresse d’ajouter à propos de cette activité: «Voilà des danses certes que l’Église aurait approuvées; ce n’est pas le Fox Trot.».

 À cette époque, le clergé parle ouvertement contre la danse. «Ceux qui se livrent à la danse sont des victimes engraissées pour l’enfer. La danse et les bals sont le moyen dont le démon se sert pour enlever l’innocence au moins aux trois-quarts des jeunes filles qui à la suite de la danse ont perdu leur réputation, leur âme, le Ciel, leur Dieu. Le démon entoure une danse comme un mur entoure un jardin. La danse est la corde par laquelle il traîne plus d’âme en enfer. Les personnes qui entrent dans un bal laissent leur ange gardien à la porte et c’est un démon qui le remplace, en sorte qu’il y a bientôt dans la salle autant de démons que de danseurs.»

 Enfin, le 21 avril, le Malou peut poursuivre son voyage jusqu’à Halifax. Les colons bretons mettront enfin pied sur le sol canadien le 23 avril.

 

Deuxième étape: un voyage en train

À Halifax, les nouveaux immigrants transfèrent leurs effets personnels du Malou à la gare où ils vont continuer leur voyage à bord d’un wagon de la Compagnie du Chemin de fer réservé aux colons. Ces chars n’ont aucun confort à offrir aux nouveaux immigrants.

Le train doit transporter les colons jusqu’à Prince Albert, dans le district de la Saskatchewan, Territoires du Nord-Ouest. Les immigrants bretons mettent quatre jours à voyager de Halifax jusqu’à Winnipeg. Comme le voyage sur le Malou, le trajet en train est monotone et les colons doivent trouver leur propre source d’amusement; ils conversent, chantent et dorment. Puisque la compagnie de chemin de fer ne prévoit pas de repas pour les passagers, on doit s’occuper d’acheter de quoi nourrir tout le monde. Cette nourriture est achetée dans les gares en cours de route.

Une fois arrivé à Winnipeg, le groupe de 300 se sépare en deux; une trentaine de familles vont continuer jusqu’à Prince Albert et les autres vont descendre à Winnipeg pour aller s’établir à Sainte-Rose du Lac au Manitoba.

Ceux qui poursuivent le voyage jusqu’à Prince Albert espèrent qu’ils en ont fini avec la misère, mais tel ne sera pas le cas. François (Le Briqueur), dans sa lettre à ses parents, nous explique les nouveaux problèmes que rencontrent les Bretons.

«Alors après quattre jours de chemin de fer on est arretter à Winépec et on est arretté 24 heures. Ensuite on a encore repris le train le jeudi soir et le lendemain vendredi matin on est arrivé ici à Qu’appelle par conséquent on est ici depuis le 29. Et on ne s’est pas encore quand nous partiron à cause d’une inondation d’eau qui a fait dégringoler un pont un peu plus loin que Regina.»

 À Regina, les immigrants doivent transférer du train du Canadien Pacifique à une locomotive de la compagnie Qu’Appelle, Long Lake and Saskatchewan Railway. La ligne de cette compagnie ferroviaire traverse la vallée Qu’Appelle à Lumsden et c’est à cet endroit qu’un pont a été enlevé par une inondation. Le groupe doit attendre douze jours à Qu’Appelle avant de continuer son voyage jusqu’à Prince Albert.

 Dans cette petite communauté du district d’Assiniboia des Territoires du Nord-Ouest, la compagnie de chemin de fer doit assumer les coûts d’hébergement des immigrants. Chaque matin, l’abbé Lefloc’h dit la messe et ensuite, puisqu’ils n’ont rien d’autre à faire, les hommes vont à la chasse. François (Le Briqueur) rapporte qu’il «ne retourne jamais bredouille car le gibier abondent et le temps est superbe pour promener.»

 Lorsque le pont à Lumsden est finalement réparé et qu’ils peuvent enfin poursuivre leur voyage, ils se rendent à Regina où ils changent de train. Puis c’est le voyage de Regina à Saskatoon. Arrivé au sud de cette dernière ville, on apprend que le pont qui traverse la rivière Saskatchewan Sud a été endommagé par une inondation et qu’il faudra traverser la rivière en bateau.

 En 1904, Saskatoon est loin d’avoir l’allure de la grande ville qu’elle est devenue de nos jours. À cette époque, il y a une petite colonie de tempérance sur la rive sud-est de la rivière, colonie fondée en 1883. De l’autre côté de la rivière, il y a un autre village comprenant quelques maisons et commerces, une église de bois et un hôtel. Sur le côté ouest de la rivière, il est permis de vendre de l’alcool.

 Un des pionniers a laissé ce souvenir de Saskatoon:
«Nous ne nous arrêtons pas, car le train à destination de Prince Albert est en gare; toutefois en passant devant la buvette de l’hôtel, mon ami le «Chasseur» ne peut résister à la tentation de se rafraîchir; il entre donc, mais s’attarde un peu trop et il arrive à la gare pour apercevoir le train qui s’éloigne déjà à toute vitesse.» Ce consommateur solitaire a dû, bien sûr, attendre le prochain train. Ce n’est pas seulement les dangers de la route qui peuvent retarder un voyageur.

 C’est le 12 mai que les nouveaux colons arrivent à Prince Albert. Un voyage qui aurait dû prendre au maximum vingt et un jours en a pris quarante-deux. Les Bretons sont fatigués et découragés lorsqu’ils descendent enfin du train à Prince Albert. Une pluie et un ciel sombre et nuageux ne font rien pour améliorer l’humeur des voyageurs. Mgr Albert Pascal, évêque de Prince Albert, les accueille chez lui. Ils passent une semaine à Prince Albert avant d’entreprendre la dernière étape de leur voyage, qui les mènera dans la région du lac Lenore, environ quatre-vingt kilomètres au sud-est de cette ville.

 

Troisième étape: un voyage en chariot

Durant leur séjour à Prince Albert, les nouveaux immigrants achètent des chariots et des chevaux, ainsi que des provisions, car un an s’écoulera peut-être avant qu’ils puissent revenir en ville. Le père Maisonneuve, o.m.i., missionnaire à Flett’s Spring dans la région du lac Lenore, est venu les rejoindre à Prince Albert. Durant le trajet, il leur servira de guide.

Le 20 mai, la petite caravane se met en route. Un de ces pionniers a écrit:
«Les Soeurs qui s’occupaient à l’évêché de la cuisine et des travaux durent être contentes de notre départ; celle qui était chargée du poulailler se plaignait que depuis notre arrivée les poules ne pondaient plus.»

Au départ, hommes, femmes et enfants trouvent agréable le voyage en chariot. Mais, les choses changent vite. Bientôt, on arrive à des pistes qui sont défoncées à la suite des pluies récentes. Pour ne pas s’embourber, les pionniers doivent quitter la piste et se tracer un nouveau chemin dans le bois; les femmes conduisent les chevaux tandis que les hommes sortent leur hache pour clairer ou ouvrir une nouvelle route.

Voyage de Prince Albert à Saint-Brieux, en 1904.
Les "x" indiquent les endroits où les colons ont passé la nuit.


 

À la fin de la première journée, la caravane arrive à la rivière Saskatchewan Sud à quelque vingt kilomètres de Prince Albert. Ils passent la nuit près de la rivière et le lendemain matin, ils traversent la rivière sur un bac, puis reprennent leur chemin. La piste les conduit jusqu’à Birch Hills où ils aperçoivent des champs ensemencés et quelques maisons.

Le deuxième soir, ils s’arrêtent près d’un petit lac entre Birch Hills et Kinistino. À cet endroit, il y a une petite école de campagne et puisque plusieurs des colons n’ont pas de tente, ils trouvent refuge dans l’école.

Le troisième jour, la caravane traverse la petite rivière Carotte. Près de la rivière, il y a un magasin où ils espèrent pouvoir acheter certaines provisions. «Mais quand nous arrivons toute la provision a été enlevée par ceux qui nous précèdent, et force nous est de chercher ailleurs.» Puisqu’ils ne peuvent pas acheter de provisions, ils doivent dépendre des résultats de la chasse pour se nourrir. Le gibier, la perdrix surtout, est en abondance dans la prairie et les Bretons peuvent manger à leur faim.

C’est le printemps et la pluie a été remplacée par le soleil et la percée d’une multitude de fleurs de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. «La prairie est émaillée de fleurs aux riches couleurs et aux nuances les plus variées: anémones, roses sauvages, clochettes bleues et pâquerettes jaunes se marient pour former un ensemble harmonieux.»

Enfin, la caravane arrive à Flett’s Spring. Les Bretons pensaient retrouver le même type de village dans le district de la Saskatchewan qu’ils avaient laissé deux mois plus tôt en Bretagne; une agglomération de maisons autour de l’église et des magasins. «Quelle n’est pas notre surprise de constater que Flett’s Spring est tout simplement le nom donné à un bureau de poste; tout comme dans le pays que nous venons de traverser, les habitations sont à une grande distance les unes des autres.» À part le bureau de poste et le magasin, il y a aussi la mission du père Maisonneuve à Flett’s Spring.

Environ cinq jours après leur départ de Prince Albert, le groupe arrive à un endroit, environ 12 milles au sud de Flett’s Spring, qu’il surnomme «la Plaine », futur emplacement de la communauté de Saint-Brieux.