Repères historiques

Histoire de la Diaspora bretonne
 

Après la rétrospective de la première émigration bretonne au Canada, de 1534, date d'arrivée du Malouin Jacques Cartier, à 1763, date du traité de Paris qui céda la Nouvelle-France à l'Angleterre, voici l'historique de la reprise des implantations bretonnes à partir du Second Empire.

Les initiatives individuelles
Si l'émigration au Canada a repris au milieu du XIXe siècle, il faut dire qu'elle ne s'est jamais totalement tarie. En 1855, 6 Morlaisiens partent pour Terre-Neuve. En 1857, émigrent au Canada deux nobles finistériens de Saint-Pol-de-Léon, Jégou du Laz, propriétaire, et Parcevaux de Tronjoly, avocat. Quant aux Malouins, ils ont continué, même après le Traité de 1763, à s'installer à Saint-Pierre-et-Miquelon d'où ils sont passés sur le continent. Cette émigration peu nombreuse, mais continue, explique les liens particuliers qui existent toujours entre Saint-Malo et le Canada.

L'émigration religieuse
L'arrivée des Oblats de Marie Immaculée en 1841 est à l'origine d'une émigration au caractère spécifiquement religieux. Elle entraînera, malgré tout, une émigration durable du fait que, la majorité d'entre eux étant Bretons, ils firent tout naturellement appel à des Bretons pour défricher et peupler leurs nouvelles paroisses. En effet, la Bretagne a toujours fourni des religieux aux Missions canadiennes ainsi qu'aux missions d'apostolat des Amérindiens et des Esquimaux. Indirectement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, entre les années 1902 et 1905, donna une impulsion nouvelle à l'émigration vers le Canada, émigration stimulée, organisée, par le clergé et les religieux des deux côtés de l'Atlantique. Deux faits se sont conjugués pour renforcer cette impulsion : d'une part, des missionnaires bretons constataient l'existence, au Canada, de vastes espaces disponibles, et d'autre part existait en Bretagne un surplus de population. Lesquels missionnaires bretons voulaient limiter l'influence des colons luthériens...Il y aurait beaucoup de noms à citer, parmi les prêtres et les religieux d'alors, dont deux méritent une mention particulière : le trappiste Joseph Navellou, originaire de Leuhan, et le Père Paul Le Floc'h.

Les implantations agricoles
En 1887, le Père Navellou est envoyé par la Trappe de Belle Fontaine, près d'Angers, à celle d'Oka, à 50 km de Montréal, en qualité de spécialiste des questions agricoles. Il y reste pendant 43 ans responsable d'une ferme de 720 ha et se trouve à l'origine d'une immigration qui a continué bien après sa mort. Selon Grégoire Le Clec'h, incontournable sur l'émigration bretonne, l'Institut agricole d'Oka, devenu annexe de l'Université de Montréal, "par ses installations modèles, les travaux de ses chercheurs, son école vétérinaire, ses cours et ses innombrables revues, se trouve à l'origine des méthodes modernes de culture et de sélection au Canada".
L'action du Père Le Floc'h, ancien recteur de la paroisse de Magoar, est tout autre. Dès 1903, il visite l'ouest canadien et fait la connaissance, dans le Saskatchewan, de Mgr Albert Pascal, évêque du diocèse de Prince Albert, qui lui suggère de recruter des Bretons. Prudent, l'abbé Le Floc'h parcourt la région en compagnie du Père Adrien Maisonneuve qui y a établi une petite mission, laquelle lui paraît propice à l'agriculture. Il retourne alors en Bretagne où il passe l'hiver à donner des conférences. Au printemps, 300 personnes vont tenter l'aventure.
Leurs motivations n'étaient pas seulement religieuses car les conditions d'installation étaient alléchantes. Le gouvernement canadien offrait à tout colon, et à chacun de ses enfants de plus de 18 ans, 64 ha de terre, à charge pour lui de les mettre en valeur.

Les conditions d'émigration
Un premier groupe de 77 futurs colons s'embarqua le 1er avril à Saint-Malo sur le navire "Le Malou" et l'un d'entre eux, François Le Briqueur, écrivait 25 ans plus tard : "Nous sommes en pleine mer depuis cinq jours déjà ; la tempête commence et le roulis se fait sentir. La nuit précédente, il a été impossible de dormir car les plats en fer blanc qui servent aux repas ont été laissés sur le plancher et, avec les roulis, ils valsent d'un bord à l'autre faisant un vacarme épouvantable. La mer devient de plus en plus grosse ; les passagers mal à l'aise sont sans appétit. La brume commence et la sirène fait entendre ses sons lugubres à des intervalles de plus en plus rapprochés ; je veux monter sur le pont, mais à cause du danger, je suis invité à l'évacuer. Tout naturellement les vers de Botrel me viennent à la mémoire : Ohé, matelot, connais-tu la brume ? C'est la cheminée de l'enfer qui fume."
Les plats en fer blanc cités servaient pour les repas des passagers, guère mieux traités que du bétail. Parmi ces passagers, quelques hommes seuls, bien sûr, mais surtout des familles, dont certaines avec des enfants en bas âge !
"Les repas étaient servis dans des plats pour dix personnes. Comme il n'y avait ni tables ni bancs, les plats étaient posés à même le plancher et chacun venait se servir tant bien que mal, comme il pouvait."


 

La réalité des conditions d'existence

Documents transcrits à partir des originaux, en conservant les erreurs d'orthographe et grammaire

Reçu par la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 8 avril 1889

Monsieur le préfet
Thézé Mathurin demande à monsieur le préfet sy il a des terres à cultivé en terre neuf ou au canada je désirerai bien y allé moi et ma famille nous sommes neuf. je prie monsieur le préfet de nous faire réponse et les conditions s'il en a. J'ai l'honneur de vous souhaitez le bonjour.

Thézé Mathurin demeurant au village de Guily en Maxent canton de plélan arrondissement de montfort.
Réponse au plus vite.

MINUTE

Rennes, le 11 Avril 1889

Monsieur le Sous-Préfet de Montfort,

Un nommé Thézé Mathurin, demeurant au village de Guily sur la commune de Maxent m'a adressé une demande de concessions de terrains en Amérique. Je vous prie de vouloir bien faire connaître à ce pétitionnaire qu'il ne peut être donné suite à sa demande, l'administration ne devant pas favoriser l'expatriation de ses nationaux.
Agréez.

 


  

PRIVATE10e LEGION


COMPAGNIE

d'Ille-et-Vilaine


ARRONDISSEMENT

de Redon


BRIGADE

de Grandfougeray

n° de la brigade 59

Du 13 avril 1903

 

PROCES-VERBAL


constatant


Renseignements
sur le départ au Canada de Mr Lemaux Pierre-Marie, 26 ans, ex-domestique à Gdfougeray (Ille-et-Vilaine)

GENDARMERIE NATIONALE

 

Cejourd'hui treize avril mil neuf cent trois à neuf heures du matin.
Nous, soussignés, Barbier François et Luiggi Jean, gendarmes à pied à la résidence de Grandfougeray, département d'Ille-et-Vilaine, revêtus de notre uniforme conformément aux ordres de nos chefs, rapportons qu'agissant en vertu d'une lettre de la Sous-Préfecture de Redon, en date du 26 mars 1903, nous avons recueilli les renseignements suivants :
La Veuve Lemaux, née Letournel Françoise, 64 ans, ménagère au village de la Lambardais, en Gdfougeray, nous a déclaré :
"Mon fils Lemaux Pierre, Marie, âgé de 26 ans, domestique, a quitté la commune de Grandfougeray le 18 mars 1903, il s'est embarqué à Boulogne-sur-Mer, par le navire Roterdam (sic) à destination du Canada. Je ne puis vous dire à quelle compagnie ce navire appartient. Le passage a dû lui coûter 350 francs environ. Il est parti malgré moi et j'ignore qui a pu le déterminer à se rendre dans cette colonie. Mon fils ne m'a jamais fait part de ses intentions et je ne sais ce qu'il veut faire. Il possède un petit pécule de trois à quatre mille francs environ."
Lecture faite de la déclaration, la susnommée l'a reconnue exacte et a dit ne pouvoir signer.
La société Herme-Péron est inconnue dans la circonscription de la Brigade.
Le nommé Lemaux Pierre, Marie, classe 1896, ex-domestique à Grandfougeray, s'est présenté à la Brigade le 17 mars 1903 et a déclaré qu'il se rendait à Manitoba-Canada (Amérique).
En foi de quoi nous avons rédigé le présent en deux expéditions destinées : la première, à Monsieur le Sous-Préfet à Redon, et la deuxième à notre Commandant d'arrondissement, conformément à l'article 495 du décret du premier mars 1854.
Fait et clos à Grandfougeray, les jours, mois et an que dessus.
Signé : Luiggi et Barbier.

 


 

La réaction des populations dans le contexte
de la politique de laïcisation de 1902 à 1905

Documents transcrits à partir des originaux, en conservant les erreurs d'orthographe et grammaire

M. le Directeur de l'Office du Gouvernement général de l'Algérie
Galeries d'Orléans- Palais Royal - Paris - 1903

Vous m'avez demandé, par lettre du 18 mars dernier, des renseignements sur le mouvement d'émigration au Canada qui vous a été signalé en Ille-et-Vilaine par un entrefilet des "Annales coloniales" du 15 février et qui serait favorisé par la Cie Herme-Péron.
Des informations que j'ai recueillies, il ressort que ce mouvement d'émigration n'a pas, en réalité, affecté les populations de mon département où il n'a en effet été récemment relevé que les départs suivants pour le Canada.
de Landéan ( arrondissement de Fougères), le 26 mars 1903 - Un cultivateur de 33 ans, sa femme, ses 3 enfants et un domestique de 27 ans.
de Rennes en mars- Un sous-officier, retraité proportionnellement, âgé de 35 ans, allait rejoindre son frère déjà installé à Bruxelles-Monitoba ( sic). Un jeune homme de 17 ans, désirant étudier la culture et l'élevage, l'accompagnait. Ils se sont embarqués à Cherbourg sur un bateau allemand, moyennant 225 F chacun.
du Grand Fougeray (arrondissement de Redon) le 18 mars- Un domestique de ferme de 26 ans, qui s'est embarqué à Boulogne-sur-Mer, sur le navire "Rotterdam". Il aurait versé 350F pour son transport.
de La Chapelle Thouarault (arrondissement de Montfort) le 8 avril- Une famille de 11 personnes se rendant auprès d'un ancien habitant de cet arrondissement, qui réside au Canada depuis 8 ans et qui l'avait mise en rapport avec la Compagnie Herme-Péron.
Pour ces 4 cas, c'est le seul où l'action de la "Herme-Péron" m'ait été signalé.
Mais des renseignements qui me sont parvenus de Saint Malo, il résulte bien que la Cie Herme-Péron recherche à l'aide de ses représentants régionaux, les émigrants pour le Canada. Elle correspond, à cet effet, directement avec les Cies de navigation et, en ce qui concerne Saint Malo, avec la Cie anglaise " London and south western railway" qui lui consentirait une réduction d'environ 50 % en faveur des émigrants et à l'agent local de laquelle elle envoie parfois des fonds pour les émigrants bretons, dont le mouvement de départ, par ce port, s'est nettement dessiné depuis quelque temps.
L'agence d'émigration se chargerait de toutes les dépenses indispensables jusqu'à la gare de destination : le prix du passage complet serait net de 250 francs par personne.
Ce mouvement d'émigration aurait commencé au mois de mars dernier et c'est ainsi que l'on a notamment enregistré le départ pour le Canada, par l'entremise de la " Herme-Péron", et par Liverpool via Southampton, où les transportait les bateaux de la Cie anglaise précitée :
le 2 mars, de 21 émigrants,
le 9 mars, de 6 émigrants des Côtes-du-Nord ( 4 hommes, une femme, 2 jeunes filles), même types (sic) que les précédents.
Le 4 mai, on signale encore le départ, dans les mêmes conditions :
1° de jeunes membres ( novices et postulants) de la congrégation dissoute des " Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërme" au nombre de 27.
2° de 12 paysans et ouvriers agricoles des environs de Guingamp, se rendant dans le district de Saskatchewan.
D'autres départs se sont produits depuis.
Il est à remarquer que les paysans bretons se dirigeant sur le Canada sont presque tous originaires des Côtes-du-Nord et que leur départ coïncide avec celui des congrégationistes quittant ce département, à la suite de l'application de la Loi sur les associations, avec l'intention de fonder là-bas des écoles et des colonies agricoles, principalement dans les districts où l'élément français domine déjà. (?) la Cie Herme Péron se trouve donc secondée et dans certains cas préparée par cette circonstance.

Je vous communique, dans le même ordre d'idées, une coupure du journal régional très répandu " L'Ouest-Eclair" du 4 avril, publiant une lettre ouverte aux Bretons par laquelle un M. Le Floc'h, recteur ( desservant de Magoar, Côtes-du-Nord) sur le point de partir pour le Canada, les engage avec renseignements à l'appui, à suivre son exemple. (...)

Photo d'un extrait suivie du document transcrit en totalité :

PRIVATEMinistère de l'Intérieur.

St Malo 11 mai 1903

Commissariat spécial
de la police
des Chemins de fer de l'Ouest et des Ports
Gare de St Malo.

Rapport

 

Emigration bretonne au Canada ses principales causes

transmis à Intérieur, Préfet, Sous-Préfet

Comme suite à mes rapports des 4 avril dernier et 5 courant relatifs à l'émigration des bretons au Canada, j'ai l'honneur de fournir les renseignements suivants :
Ce mouvement d'émigration a commencé dans le courant du mois de mars dernier pendant lequel une quarantaine de paysans et ouvriers agricoles sont passés par le port de Saint Malo, à destination du Canada.
De nouveaux départs se produisent actuellement. Comme l'indiquait mon rapport du 5 courant, 40 passagers partaient encore de Saint Malo le 4 de ce mois pour le Canada, à titre d'émigrants.
Il est à remarquer : premièrement que les Bretons se rendant au Canada sont presque tous originaires des Côtes-du-Nord. Deuxièmement : que leur départ coïncide avec celui des congrégationistes des divers ordres quittant ce département à la suite de l'application de la loi sur les associations, et allant se fixer au Canada pour y fonder des écoles et des colonies agricoles. Parmi les congrégationistes émigrants embarqués à Saint Malo, les Frères de l'Instruction Chrétienne de La Mennais, les Filles du Saint Esprit et les Filles de Jésus forment le plus grand nombre.
(...)
A côté des agissements des agents de la compagnie Herme-Péron, qui entreprend les passages d'émigrants - et dont il est fait mention dans mes rapports précédents - semble donc exister une autre cause qui détermine les paysans bretons à quitter la France.
En effet, les différents ordres monastiques allant s'établir au Canada avec l'intention d'y fonder des écoles et des colonies agricoles ont exprimé l'opinion que les paysans bretons et leurs familles formeraient le noyau de ces établissements ; dans la suite viendraient s'y ajouter d'autres recrues, surtout dans les districts où l'élément français domine déjà.
En conséquence, l'abbé Le Floc'h, recteur de Magoar (Côtes-du-Nord) se mit à la disposition des directeurs des communautés précitées pour encourager de tout son pouvoir l'émigration bretonne au Canada et fit même paraître des articles dans les journaux de la région, incitant ses compatriotes à quitter leurs villages. Il partit lui-même, se promettant , une fois installé, de continuer activement sa propagande par correspondance.
Ces projets semblent être connus en Angleterre où l'on paraît appréhender de voir naître une influence française et surtout catholique dans les provinces de Saskatchewan et de l'Alberta qui reçoivent de préférence les émigrants internationaux. Aussi une sélection est-elle faite parmi les émigrants britanniques pour les mettre en opposition avec le nouvel élément français, et des pasteurs protestants choisis y sont également envoyés, pour combattre l'influence catholique.

Pour le Commissaire spécial en congé,
Le Commissaire spécial de Police adjoint.
Signé : Gérard.

 

L'attractivité de l'Amérique du Nord
(nombreux départs en direction du Mannitoba, du Saskatchewan, de Winnipeg...)

Documents transcrits à partir des originaux, en conservant les erreurs d'orthographe et grammaire
 

Ouest-Eclair
Samedi 4 avril 1903

LES BRETONS AU CANADA

Une lettre d'un émigrant - Etre propriétaire au Canada vaut mieux que domestique en Seine-et-Oise - Prochain départ de Saint Malo.

Monsieur le recteur de Magoar nous adresse la lettre ouverte suivante pour les Bretons qui veulent émigrer :

Mes chers compatriotes,

Plusieurs d'entre vous ont déjà entendu parler des avantages qu'offre le Canada aux nouveaux colons. Chacun possède 65 hectares de terrain pour la somme de cinquante francs. C'est un revenu de six cents francs accordé à tout nouveau venu, pourvu qu'il soit âgé de 18 ans. Un revenu de six cents francs, " daou c'hant skoet leve" , l'avantage de vivre en famille dans ses propres terres, n'est-ce pas assez pour préférer l'émigration au loin à ces passages de quelques mois dans les environs de Paris, Versailles ou ailleurs ?

Les enfants ayant atteint l'âge de 18 ans, jouissent du même privilège que leur père, ce qui double, triple, quadruple le revenu de la même famille qui se compose de un, deux, trois garçons. Les produits agricoles du Canada sont les mêmes que ceux de notre pays : blé, orge, avoine, pois, sarrazin, fèves, maïs, pommes de terre, navets, graine de lin, pommes, prunes, foin, miel, beurre, fromage, etc, etc.

Aujourd'hui l'industrie laitière, inconnue il y a trente ans, l'industrie porcine, l'élevage, l'exportation d'animaux, l'horticulture, la culture des pommes, etc, tout a pris des développements considérables et en prend chaque jour de nouveaux.

Des lignes de chemins de fer sillonnent de plus en plus le Canada; les communications sont plus faciles, et les colons sont d'une part beaucoup moins isolés qu'ils ne l'étaient autrefois, et d'autre part, ils sont, quand ils savent s'y prendre, beaucoup plus aidés. Du reste, ceux que le défrichement des forêts effraye, pouvant aller s'établir dans l'Ouest en Saskatchewan par exemple. Ils trouvent là d'immenses prairies vierges qui leur fournissent des pâturages tout prêts pour l'élevage et qui, pour peu qu'ils y promènent le soc de la charrue, se transforment en de riches champs de blé et de toute sorte de céréales.

Là, point d'arbres à déraciner, point de rochers à extirper, la transformation de la prairie en champs cultivés y est des plus faciles, et les chemins de communication s'y établissent aisément. Il suffit de quelques années de travail au colon arrivé pauvre, sur son lot, pour se voir à la tête d'une exploitation considérable.

Quatre provinces se partagent ces plaines avantageuses : c'est le Manitoba, l'Assiniboine, le Saskatchewan et l'Alberta.

Quant à moi, mes chers compatriotes, je vais au secours des chrétiens de la Saskatchewan ; je pars le 29 avril de Saint Malo. Il va sans dire que je me mets à la disposition des Bretons qui voudraient émigrer au Canada, pour leur procurer tous les renseignements désirables. Hâtons-nous de nous entendre, de nous décider, si nous voulons former une colonie bretonne assez forte pour faire reculer les Protestants qui envahissent ce pays.

Le Floc'h, recteur de Magoar.

 

 

Ouest-Eclair du 29 juin 1903

LA BRETAGNE AU CANADA

Une lettre de M. Le Floc'h

Bons conseils aux intéressés - Succès certain à condition de travailler autant qu'en France

Nous recevons la lettre suivante de l'abbé Le Floc'h, ancien recteur de Magoar (Côtes-du-Nord), parti récemment au Canada pour y fonder une colonie de Bretons.

Monsieur le directeur,

J'ai recours à votre obligeance pour porter à la connaissance de mes correspondants les renseignements qu'ils attendent depuis mon départ de France.

Je suis heureux de leur annoncer que je tiens à leur disposition une des plus belles colonies de la Saskatchewan. Pendant plus de 15 jours, j'ai parcouru les plaines immenses de cette contrée pour trouver une terre qui répondit au désir de mes compatriotes. Mais, comme je tiens à leur dire toute la vérité et pour éviter toute illusion aux futurs colons, je leur avouerai qu'il faut avant tout, pour réussir au Canada, de la bonne volonté et de la persévérance. La plaine que j'ai choisie offre trois avantages qu'on ne rencontre pas souvent : bonne terre pour culture mixte, élevage et labour, bonne eau, voisinage du chemin de fer. L'église bretonne, que j'appellerai l'église de Saint Yves, se bâtira à sept cents mètres de la gare. Les plus éloignés de mes paroissiens seront à huit ou neuf milles de leur bourg. Il va sans dire que j'étendrai de plus en plus ma colonie, si les émigrants répondent à mon appel, et que, plus tard, une seconde paroisse se formera pour les plus éloignés.

Le petit fermier, qui posséderait 4000 francs au moins à son arrivée ici pourrait s'installer immédiatement. Il partirait seul au mois d'avril prochain, construirait une petite maison, achèterait quelque bétail et sèmerait ses terres. La famille le suivrait au mois d'août pour aider à la récolte. S'il a des garçons âgés de 18 ans, ceux-ci prendront leurs "homestead" à côté, ce qui est d'un avantage inappréciable. Les laboureurs aisés ne quittent pas facilement la France ; c'est à eux cependant que la fortune sourit le plus, toujours à la condition de travailler comme dans leur pays.

J'ai déjà visité plusieurs fermes établies depuis six ou sept ans. Elles comptaient pour le moins quatre vingt bêtes à cornes et une vingtaine de chevaux. Calculez que vous pouvez, après ce laps de temps, vous défaire du quart et voyez si la situation n'est pas enviable.

Mais c'est là la grande exception. La plupart des colons bretons et autres sont des jeunes gens sans fortune, souvent même ils n'ont pas l'argent nécessaire pour le voyage. Déclarer à ces derniers qu'ils seront riches dans dix ans serait pure plaisanterie. Ils ont besoin de trois années au moins pour gagner de quoi s'établir. C'est ce que feront mes premiers compagnons. Ils reçoivent aujourd'hui cent vingt francs par mois avec assurance de travail pour l'hiver. Leur sort n'est donc pas à dédaigner. Au lieu de s'étioler dans les grandes usines de France, ils respirent ici le grand air, ne travaillent jamais le dimanche, ne se livrent point à la boisson, parce que l'occasion n'existe plus. Ils peuvent ainsi réaliser, après acquisition du petit nécessaire, douze cents francs par an, semer un peu de blé la seconde année et être bientôt chez eux, en possession de 64 hectares de terre.

Si ces détails vous semblent suffisants, si vous y trouvez votre avantage, envoyez immédiatement soixante francs pour arrêter une place ; vous ne serez point forcé de quitter votre famille pour cela, ce sera à une époque que je vous indiquerai plus tard. Je dis 60 francs, car l'argent français perd de sa valeur au Canada, et de plus une dépense s'impose pour arrêter la place demandée.

Hâtez-vous, chers compatriotes; le pays est au pillage ; des centaines d'émigrants descendent tous les jours des trains, composés d'Anglais, d'Irlandais, de Suédois, de Hongrois, de Galiciens, de Roumains, d'Allemands, etc... Les Bretons seuls ne bougent pas, alors qu'ils ont ici la renommée d'être les meilleurs cultivateurs.

Je me mets à votre disposition. Vous m'écrirez à l'évêché du Prince-Albert, Saskatchewan, Canada. De là, je me rendrai à la colonie, à 120 milles d'ici, auprès du lac Vermillon, pour vous assigner le lot que vous aurez demandé. Encore une fois, hâtons-nous, si nous ne voulons pas que les étrangers nous devancent.

P.Le Floch, prêtre.


 

Le voyage, les conditions de transport

Documents transcrits à partir des originaux, en conservant les erreurs d'orthographe et grammaire

TELEGRAMME ( 29 mars 1904)
OFF RENNES DE SAINT MALO GARE 226 67 29 10 HM - COMMISSAIRE SPECIAL SAINT MALO A INTERIEUR SURETE GENERALE 3 E BUREAU PARIS - EN COMMUNICATION AU PREFET A RENNES ET SOUS PREFET A SAINT MALO - LE VAPEUR MALOU ARMATEUR MR SAULE......(illisible) DE MARSEILLE QUI PART DE SAINT MALO VENDREDI 1ER AVRIL PROCHAIN A 6 H MATIN EMBARQUANT PECHEURS MARINS POUR TERRE NEUVE DOIT EGALEMENT EMBARQUER 330 EMIGRANTS BRETONS POUR LE CANADA Y A T IL LIEU D'INTERVENIR EN QUALITE COMMISSAIRE DE L'EMIGRATION

TELEGRAMME ( 30 mars 1904)
OFF RENNES DE SAINT MALO I ET V 354 181 30 12 15HSR + COMMISSAIRE SPECIAL SAINT MALO A INTERIEUR SURETE GENERALE 3 E BUREAU PARIS. EN COMMUNICATION A PREFET RENNES ET SOUS PREFET SAINT MALO, COMME SUITE TELEGRAMME D' HIER AI HONNEUR FAIRE CONNAITRE QU'APRES RENSEIGNEMENTS QUI ME SONT FOURNIS PAR UN SR REY REPRESENTANT DE GUSTAVE COLOMBIER COURS DU CHAPEAU ROUGE BORDEAUX ARMATEUR DU VAPEUR MALOU, IL RESULTE QU'AU LIEU DE 330 EMIGRANTS ANNONCES 186 PASSAGERS D'ENTRE PONT PRENDRONT PASSAGE A BORD MALOU EN OUTRE 8 RELIGIEUSES. CES PASSAGERS SE RENDENT AU CANADA VIA HALIFAX POUR S'ETABLIR A WINNIPEG PONT- SALVAIRE. LEUR PRIX DE PASSAGE EST 100 F DE ST MALO A HALIFAX. PARMI EUX SE TROUVE L ABBE LE FLOCH EX RECTEUR DE MAGOAR ( COTES DU NORD) SIGNALE PAR RAPPORTS PRECEDENTS COMME RECRUTANT EMIGRANTS DE BRETAGNE POUR CANADA- CES 186 PASSAGERS SONT MUNIS DE BILLETS DELIVRES PAR GUSTAVE COLOMBIER QUI SEMBLE ... (?) S'ETRE SUBS... (?) A EMIGRATION TOUT EN FAISANT DECLARER PAR LE SR REY QUE CE NE SONT PAS DES EMIGRANTS MAIS DES PASSAGERS ENTRE PONT.

* Dans les télégrammes imprimés en caractères romains par l'appareil télégraphique, le premier nombre qui figure après le nom du lieu d'origine est un numéro d'ordre, le second indique le nombre de mots taxés, les autres désignent la date et l'heure du dépôt.