Des témoignages

Hubert et Françoise Despré, sa mère, Marie-Thérèse Mahé

Bonjour !
Je consulte pour la première fois votre site.
Je suis moi-même, avec ma mère, à la recherche de documents ou de traces évoquant l'émigration des mes arrière-grands-parents à Sainte Rose du Lac, près de Winnipeg, vers 1906. Mon arrière-grand-père est parti avec sa femme et leurs neuf enfants, pour tenter de s'établir au Canada, après avoir vendu leur ferme de Briec (29). Manifestement, pour des raisons que nous cherchons à éclaircir, cette émigration s'est soldée par un échec, puisque toute la famille est revenue en Bretagne quelque temps après (quelques semaines ? Un an peut-être ?). Son cousin, parti en même temps, est resté et a réussi à s'établir, puisque nous avons pu nouer des liens épistolaires avec ses enfants et petits-enfants.
Nous serions heureux, si les documents que nous avons peuvent vous être utiles, de vous les communiquer. Nous serions aussi (et surtout !) très heureux si vous pouviez nous donner des pistes de recherche (comment rechercher la date de leur départ et de leur retour, par quel bateau, etc.)
Merci, à bientôt peut-être

 

Bonjour et grand merci pour votre courrier !
Je me permets de vous donner quelques précisions sur la famille de mon arrière-grand-père ayant émigré au Canada en 1906.
l s'agit de la famille Yves Pennarun - Marie Kernalléguen, avec leurs 9 enfants (âgés à l'époque de 3 à 20 ans), originaires de Briec.
Mon arrière-grand-père Yves Pennarun est parti une première fois, en mai 1906, jusqu'à Ste Rose du Lac, avec son cousin René-Jean Pennarun et un ami Corentin Le Seac'h. L'histoire familiale dit que René-Jean avait une sœur, Anne-Marie, mariée à Alain H., dont le frère était Oblat de Marie. Anne-Marie et Alain H. étaient donc déjà installés à Ste Rose du Lac depuis 1 an ou 2, à l'invitation de ce frère Oblat. S'y plaisant probablement, ils ont cherché à faire venir d'autres Briécois. Son frère René-Jean Pennarun, son cousin Yves Pennarun (mon arrière-grand-père) et un ami (Corentin Le Seac'h). Ce voyage se passait au mois de mai 1906, et nous supposons que le temps clément du printemps a laissé une bonne impression à mon arrière-grand-père, qui a décidé de revenir à Briec, de vendre sa ferme et de partir s'installer là-bas avec toute sa famille.
Nous savons que le voyage familial s'est fait durant l'hiver 1907 (mais était-ce fin 1906 ou début 1907 ?), qu'ils sont partis du Havre. Ils ont fait le voyage dans de bonnes conditions puisque ma grand-mère (6 ans à l'époque) racontait "qu'ils mangeaient à la table du commandant" ! Il s'agissait sans doute d'un cargo - mixte. Ma grand-mère nous racontait aussi qu'elle avait vu des baleines. Ils sont arrivés à Halifax, d'où ils ont pris le train pour Winnipeg.
Arrivés là-bas, en plein hiver, ce fut sans doute la déception. Le "homestead" était petit pour une famille de 11 personnes, sans confort. Ma grand-mère se souvenait avoir vu et entendu les loups.
Une "médisance" familiale, à prendre au conditionnel, dit aussi que la cousine Anne-Marie H. était chargée d'acheter pour son cousin, mon arrière-grand-père Yves, qui lui avait fait parvenir l'argent de sa ferme, une bonne terre à St Rose, mais qu'elle aurait préféré en faire un usage plus personnel.
Quelques temps après, mais personne n'en connaît la durée pour l'instant, la famille est revenue en Bretagne où mon arrière-grand-père est devenu jardinier pour l'Evêché, tout en tenant un relais près du Champ de foire de Quimper.
Ce fut donc l'histoire d'une émigration ratée, un peu honteuse sans doute, puisque personne n'en parlait, hormis quelques bribes. Il est vrai aussi que personne n'a songé, ou eu envie d'interroger, de leur vivant, les témoins de cette aventure.
C'est ma mère qui a eu envie, il y a un an, d'essayer de débroussailler un peu l'histoire. En écrivant un peu partout au Canada, sa lettre a fini par arriver chez une "cousine", la dernière fille de René-Jean Pennarun (avec qui mon arrière-grand-père était donc parti). Cette "cousine" s'appelle Madeleine Laroche et elle a écrit un livre, romancé, "Les va-nu-pieds" qui raconte l'histoire de l'installation de sa famille à Ste Rose.
Ce livre est prêté actuellement à une personne de Pleyber-Christ qui fait des recherches semblables sur sa famille, des Maguet, ayant émigré à Ste Rose. Si lire ce livre vous intéresse, nous pouvons le récupérer et vous en adresser des photocopies.
Nos recherches sont pour l¹instant en suspens : nous avons écrit aux services de l¹immigration canadienne, à l¹archiviste des Oblats de Marie à Ottawa. Pas de réponse pour l¹instant. Nous espérons avoir bientôt un contact pour avoir accès aux archives de l¹Evêché de Quimper.

En attendant, nous vous souhaitons, à vous et vos élèves, une bonne continuation dans vos recherches.

François Gallais
Première question : Je sais beaucoup de choses sur mes ancêtres en Bretagne ! Mais puisqu'il faut commencer quelque part, je commencerai par la famille de mon père. Elle est partie en 1904 d'un lieu-dit, Restudo, tout près d'un hameau du nom de Saint-Péver à quelque 30 kilomètres au sud de Guingamp. Mon grand-père Jean-Marie était gendarme à la retraite pour cause d'accident. Ma grand-mère Marie-Jeanne Gautier était originaire de Plésidy tout près de Saint-Péver. La famille Gallais dont les origines ont été retracées jusqu'au 15e siècle est originaire des environs de Pordic. Mes ancêtres ont quitté Pordic au 18e siècle pour s'installer à Saint-Fiacre et à Saint-Péver. La famille Leborgne, famille de ma mère, est partie en 1907 d'un très ancien manoir du nom de Kergadiou, qui se situe à mi-chemin environ entre Plourin et Lanildut, à l'ouest de Saint-Renan, non loin de la D68 qui mène à la mer. Tout près de ce manoir, se trouve un immense menhir, dont évidemment notre mère nous avait souvent parlé. Deux familles vivaient dans ce manoir : paysans, fermiers plutôt, ils vivaient très modestement pour ne pas dire pauvrement.
L'émigration fut pour ces deux familles, ainsi que pour la famille de mon père d'ailleurs, la solution à la pauvreté dans laquelle ils vivaient. Je vois que je viens de répondre, en partie du moins, à votre seconde question. Evidemment, le gouvernement du Canada a aussi contribué à leur décision de partir pour le Canada. Celui-ci avait orchestré une énorme campagne publicitaire dans plusieurs pays d'Europe, dont la France, car il fallait peupler rapidement l'Ouest du Canada de crainte que les Etats-Unis se l'arrogent. Il y avait aussi le problème des écoles catholiques ou de l'enseignement religieux dans les écoles. Certains curés, dont l'Abbé LeFloch, ont vu dans l'émigration la solution à ce problème. Cet abbé a donc recruté en Bretagne des gens qui, sous sa direction, ont fondé le village de Saint-Brieux (sic) dans les Territoires du Nord-Ouest dont une partie est devenue la province de la Saskatchewan en 1905.
Voilà pour les deux premières questions, je vous promets de vous envoyer la suite sans trop tarder. Je suis d'ailleurs très désolé du retard. À bientôt !

Bonjour
Suite à l'envoi de mon message il y a deux jours, j'ai pensé qu'au lieu de vous envoyer un second texte de renseignements par voie électronique, je pourrais vous envoyer par courrier ordinaire (c'est-à-dire par avion) un livre publié lors de la commémoration en 1979 de la fondation du village de Saint-Brieux en Saskatchewan. Vous y trouverez une mine de renseignements susceptibles de vous intéresser, y inclus des renseignements pertinents au sujet des familles Gallays (Gallais), Leborgne et L'Hénaff (famille de ma grand-mère maternelle). J'espère aussi que ce volume pourra vous suggérer d'autres pistes à explorer... s'il n'est pas déjà trop tard !
Comment dit-on au revoir en breton ?

Bonjour
Suite à votre "invitation" à répondre aux autres questions 3 et 4 de votre document, je vais vous transcrire ce que mon frère, Maurice, a déjà écrit au sujet de l'arrivée de la famille de mon grand-père Leborgne. Ce texte est extrait du livre commémoratif sur Saint-Brieux.
François Leborgne était natif de Plouguerneau, canton de Plabennec (Finistère) où il naquit en 1865. Plus tard, au moment où il émigra au Canada, il habitait avec sa femme, née Françoise L'Hénaff, et ses enfants, la ferme de Kergadiou en Plourin, canton de Ploudalmézeau.
En mai 1909 [F.G. : oui, je me suis trompé dans mes dates l'autre jour] François Leborgne, sa femme et ses enfants quittèrent la Bretagne pour se rendre au Canada. Ils étaient accompagnés de la famille de François Guéguen de Kergadiou également. Mme François Guéguen, née Marie-Yvonne L'Hénaff, était la sœur de Mme François Leborgne. Les deux familles formaient un groupe de dix-neuf personnes et, en plus, il y avait Jean Thomas qui venait rejoindre ses parents, M. et Mme Joseph Thomas qui étaient venus au Canada en 1906. François Guéguen et son beau-frère Joseph L'Hénaff étaient au Canada depuis 1907 où ils devaient prendre des concessions et bâtir des habitations pour accueillir les deux familles.
Le 3 mai, ils quittèrent Le Havre à bord du paquebot "Sardinian". Après treize ou quatorze jours de mer, ils débarquèrent à Grosse Ile dans le Saint-Laurent non loin de la ville de Québec où ils passèrent dix-sept jours. De Grosse Ile, ils se rendirent d'un trait à Melfort en Saskatchewan où ils arrivèrent les premiers jours de juin.
Ils étaient attendus à la gare par Joseph L'Hénaff qui était venu avec deux attelages de bœufs et deux charrettes pour les emmener à Saint-Brieux ou, plus précisément, dans la région dite de Kermaria où Guéguen et L'Hénaff avaient chacun pris une terre en concession. Tout le groupe descendit au restaurant Fisher pour prendre un repas. Une fois le repas terminé, les bagages furent chargés dans les charrettes, les enfants et les femmes y montèrent, les jeunes gens et ceux qui étaient assez âgés pour marcher suivirent à pied. Ils se mirent en route et le soir ils atteignirent la ferme de Yves Rallon à Flett's Spring, c'est à dire la ferme de Jack Foster qu'Yves avait louée. Ils avaient eu beaucoup de mal à s'y rendre. La piste n'était qu'une fondrière en maints endroits et les charrettes calaient jusqu'aux essieux. Il fallut par trois fois décharger les charrettes pour les sortir du bourbier. Pendant tout ce temps, ils étaient dévorés par les moustiques.
Le lendemain, ils se remirent en route pour l'ultime étape. Mme Honoré Gallais (Marie-Yvonne Leborgne) âgée de douze ans à l'époque se souvient qu'ils passèrent par la ferme de François Tinevez et, ensuite, arrivèrent chez Joseph Ronvel. Mme Ronvel leur fit un repas, mais il semblerait qu'elle eut un peu de mal à satisfaire tout ce monde, car ils étaient nombreux, et ils étaient sans doute affamés. Le repas terminé, ils se remirent en route et, le soir, arrivèrent dans la concession de François Guéguen où ce dernier avait construit une cabane. Au bout de quelques jours, tous ceux qui étaient en âge de travailler se placèrent ici et là dans les familles déjà établies depuis quelque temps dans la colonie.
François Leborgne fit enregistrer sa prise en concession du SE 19 41 19. En 1912, François acheta la première batteuse dans la région dite de Kermaria. Il eut également une scierie pendant quelques années. François fut adjoint pour la municipalité de Lac Lenore. Il fut également commissaire d'école pour l'école de Kermaria. François et Françoise Leborgne eurent une famille de huit enfants : Marie-Yvonne, François, Guillaumette, Jeanne-Yvonne, Jeanne, Clémentine, Joseph et Ernestine. François Leborgne est mort en 1954, âgé de 89 ans, et Françoise, en 1916, à 42 ans.
Kenavo !

Constant Bourdel, prêtre
Howell, Sask. Monseigneur l'évêque de Prince Albert nous fait cette semaine le grand honneur d'une visite pastorale. À l'arrivée du train samedi 2 mai un nombre considérable de catholiques et, à leur tête, notre dévoué curé, M. l'abbé Bourdel, attendaient Sa Grandeur qui fut aussitôt conduite au presbytère dans l'auto de M. le Dr Lavoie.
 
Le Patriote de l'Ouest
le 7 mai 1914

Dans une de mes premières chroniques, j'avais présenté le village de Prud'homme, autrefois Howell. Parlons cette fois-ci de celui qui a été le fondateur de la paroisse des Saints Donatien et Rogatien, l'abbé Constant Bourdel.

Il est né à Saint-Mars-la-Jaille (Loire-Atlantique), France, le 21 octobre 1861. Il a fait des études au Collège de Chateaubriand et, en 1877, il est entré au petit séminaire de Nantes et ensuite au grand séminaire dans la même ville. Il a été ordonné prêtre à Nantes, le 29 juin 1886. Sa première obédience a été comme enseignant dans l'école classique de Nantes. Il est ensuite devenu vicaire de paroisses à Rougé, Saint-Michel-le-chef et à Nantes.

Il était âgé de plus de quarante ans lorsqu'il a décidé, en 1904, de quitter la France pour les lointaines prairies de l'Ouest canadien. «L'idée lui en était venue soudain en s'occupant d'y diriger quelqu'un de sa famille. Il arriva donc en 1904 avec un neveu, Joseph Poilièvre, et sa femme, là où devait naître la paroisse d'Howell, dont le nom fut plus tard changé en celui de Prud'homme.»1

Joseph Poilièvre était jardinier en France, mais, étant responsable du jeune homme, l'abbé Bourdel cherchait à lui trouver un meilleur emploi. Il se souvient avoir lu un article à propos du Canada et réussit à convaincre son neveu d'immigrer dans le Nord-Ouest canadien. L'abbé Bourdel, alors vicaire d'une des grandes paroisses de Nantes, a décidé d'essayer de convaincre d'autres jeunes gens de la région des avantages du Canada. «Après leur mariage, ils s'établissaient dans les villes pour travailler dans les usines. Après avoir été en contact avec d'autres ouvriers, ils oubliaient les croyances chrétiennes de leur enfance.»2 Il se proposait de publier une annonce dans les journaux invitant des jeunes gens à immigrer au Canada avec son neveu, mais commençait à songer sérieusement à s'y rendre lui-même, comme missionnaire. Au début, son évêque a refusé de lui donner la permission, mais enfin, en 1904, après avoir obtenu des certificats de deux des plus fameux médecins de Nantes, attestant à sa bonne santé, Constant Bourdel a obtenu la permission de venir dans l'Ouest canadien.

Joseph Poilièvre a quitté la France le 29 mars 1904, avec l'abbé Lefloc'h et les colons de Saint-Brieux, quelques mois avant que son oncle n'obtienne la permission de le suivre vers le Canada. «C'était en juin 1904. Je me suis préparé immédiatement pour mon départ. Un groupe d'immigrants devait quitter le 10 juillet avec l'abbé Gaire et je voulais être avec eux. Mes études du nord du Canada m'avaient renseigné qu'il fallait y être tôt l'automne afin de se préparer pour un hiver sévère.»3 Il a quitté la France le 20 juillet et est arrivé à Sainte-Agathe, Manitoba, le 7 août. Il était accompagné de la fiancée de son neveu qui s'était arrêté à Sainte-Agathe.

De Sainte-Agathe, les trois se sont dirigés vers Prince Albert dans les Territoires du Nord-Ouest. En route de la gare de Prince Albert vers le centre-ville, l'abbé Bourdel a fait la connaissance d'un autre prêtre, l'abbé Pierre-Elzéar Myre. «Il n'y avait pas de trottoirs, seulement une route recouverte d'une boue collante. Nous n'avions fait qu'une courte distance quand j'ai entendu du français derrière nous. C'était l'abbé Myre dont l'Honorable Turgeon (alors avocat à Prince Albert) était venu rencontré. Quand je lui ai expliqué notre situation, d'être dans un pays étranger et ne pas connaître le langage, il a envoyé un de ses paroissiens pour nous aider à s'installer dans un hôtel.»4 Quelques années plus tard, en 1910, les deux hommes travailleront ensemble pour fonder le premier journal de langue française en Saskatchewan, Le Patriote de l'Ouest.

Rendu dans l'Ouest canadien, l'abbé Constant Bourdel fait la connaissance de Mgr Albert Pascal, évêque du diocèse de Prince Albert. Avant son départ de France, il avait communiqué avec l'évêque pour lui faire connaître son intérêt à venir travailler comme missionnaire dans le Nord-Ouest et avait ainsi appris qu'il aurait une paroisse avec 80 familles s'il acceptait de venir. À Prince Albert, il apprend que cette paroisse est à un endroit qui porte le nom de Lally's Siding. Deux ans plus tard, en 1906, le nom sera changé à Howell (Prud'homme en 1922).

De Prince Albert, les trois Français doivent rebrousser chemin jusqu'à Duck Lake (en train) pour ensuite se diriger vers le sud-est en wagon. À Duck Lake, l'abbé Bourdel fait la connaissance du père Ovide Charlebois, o.m.i., un autre de ses collaborateurs en 1910 pour la création d'un journal français. De Duck Lake, ils suivent la piste Batoche jusqu'à Fish Creek où ils rencontrent le frère Célestin Guillet, o.m.i. C'est lui qui sera responsable, quelques années plus tard, d'organiser le premier pèlerinage à Saint-Laurent.

Leur destination, toutefois, c'est le ranch de Joseph Marcotte et ils poursuivent leur trajet. Lorsque les trois arrivent enfin à Lally's Siding, l'abbé Bourdel apprend qu'il n'y a pas encore 80 familles dans la région. C'est Georges Marcotte qui avait raconté cette histoire à Mgr Pascal dans le but d'y obtenir un curé. «Étant un homme religieux, il était heureux de rencontrer son curé. C'était lui qui avait demandé à Mgr Pascal un prêtre parce qu'il y avait quatre-vingts familles dans la région. (C'était, bien sûr, le rêve du ÒPère GeorgesÓ pour l'avenir.) En 1903, environ 50 homesteads avaient été pris, surtout par les Métis de Fish Creek. Lorsque je suis arrivé en 1904, il y avait seulement quelques familles, surtout Georges, Aimé, Joseph et Adélard Marcotte, Philippe Lafrenière, arrivé l'année précédente, et deux autres familles nouvellement arrivées de la Belgique deux mois plus tôt, Georges Vanderbeck et Émile Henriet.»5 C'est loin des 80 familles qu'on lui a promises.

Sa première préoccupation est de trouver un homestead. Il choisit un carreau de la section 2 sur lequel il y a une belle grande butte. Il fait bâtir sa maison sur le haut de cette butte où il peut voir de superbes couchers de soleil, mais aussi où il est la victime des grands vents froids d'hiver.

L'abbé Bourdel retourne ensuite à Prince Albert où il a l'intention d'étudier l'anglais jusqu'au 1er septembre, soit deux semaines. Il revient à Lally's Siding au début septembre. «J'arrivais pour m'y fixer définitivement le jeudi 1er septembre 1904. Le lendemain matin lorsque je voulus célébrer la sainte messe, je m'aperçus que ma pierre sacrée avait été oubliée à Duck Lake. Que faire?»6 il se rend donc chez le père Meinrod, un Bénédictin établit à Leofnard, environ 30 kilomètres au nord-est, dans la région de Wakaw. Il se perd plus d'une fois avant de trouver l'humble demeure du Bénédictin. Là, nouvelle difficulté. «Le Père ne parlait pas français et moi peu l'anglais. Bah! on parlerait latin. Je n'eus pas besoin de sortir mon latin. La Providence toujours si bonne m'avait envoyé un interprète. Le policeman de Duck Lake, un Canadien français, Monsieur Dorion, était en conversation avec le Père Meinrod.»7 À Leofnard, l'abbé Bourdel passe deux jours et ne revient pas à Prud'homme à temps pour dire la messe le dimanche. C'est dans la maison de Joseph Marcotte qu'il chantera sa première messe. «Le nouveau curé célébra la messe le dimanche, dans la demeure du plus ancien catholique de l'endroit, pour cinq familles et deux célibataires des environs8

Lorsqu'il était au grand séminaire de Nantes, l'abbé Constant Bourdel avait fait la connaissance d'un moine de Solesmes, un monastère bénédictin en France, qui allait développer chez lui un grand amour, celui du chant grégorien. À cette époque, le moine, Dom Pothier, essayait de restaurer dans l'Église ces anciens chants grégoriens. L'abbé Bourdel était devenu amoureux de ces chants antiques. Il avait même acheté le premier livre de cantiques qui avait été publié en 1833.

On dit que, jusqu'à la fin de ses études, chaque fois qu'il avait une vacance, il était possible de trouver l'abbé Bourdel, avec quatre compagnons, dans les vieilles grottes de Nantes à pratiquer les anciens cantiques. Plus tard, il s'était rendu au monastère de Solesmes pour étudier davantage le chant grégorien. À Prud'homme, le chant grégorien devient une partie importante de la messe.

L'abbé Bourdel avait aussi un zèle pour recruter des jeunes hommes à la prêtrise. Lorsqu'il était jeune prêtre, à Rougé, en France, il cherchait à déceler, chez les jeunes garçons du village, ceux qui auraient une vocation. Ceux-ci, il les invitait chez lui pour leur enseigner le latin et pour les préparer pour le petit séminaire.

À Prud'homme, il continue à recruter des jeunes hommes pour la prêtrise. Une des vocations dénichées par le vieux curé est celle de l'abbé Maurice Baudoux. «Le curé du village, l'abbé Constant Bourdel, accueille le jeune homme au presbytère en 1916, lorsque celui-ci est devenu trop âgé pour demeurer au couvent. Il lui enseigne aussi le latin, pour le préparer aux études classiques, car son protégé possède de grands talents et sa vocation sacerdotale s'affirme déjà.»9

La vocation de Maurice Baudoux n'est pas la seule que l'abbé Bourdel déniche dans sa paroisse. En 1929, c'est le 25e anniversaire de la paroisse des Saints Donatien et Rogatien, et de l'arrivée du curé au Canada. C'est aussi l'occasion d'une double ordination, celles des abbés Maurice Baudoux et Alexandre Grimard. L'abbé Bourdel allait même avoir le plaisir d'accueillir chez lui, comme son vicaire, son ancien élève, l'abbé Baudoux.

L'abbé Constant Bourdel s'est aussi préoccupé des causes canadiennes-françaises. En 1910, il est un de ceux qui aident à fonder Le Patriote de l'Ouest à Duck Lake. Dans ses mémoires, Raymond Denis nous parle d'une réunion qui a lieu à Duck Lake en 1909. «Pendant que nous nous réunissions à Vonda pour assister au congrès de 1909, plusieurs prêtres, le même jour, se réunissaient à Duck Lake pour étudier la possibilité de créer un journal catholique et français. Je puis citer les noms du Père Charlebois, principal de l'école St-Michel de Duck Lake, qui devint plus tard Mgr Charlebois, vicaire apostolique du Pas, M. l'abbé Bourdel, curé de Prud'homme (Howell dans le temps), devenu ensuite Mgr Bourdel, et M. l'abbé Myre, curé de Bellevue.»10 En 1912, il retourne à Duck Lake lors de l'assemblée de fondation de l'Association catholique franco-canadienne de la Saskatchewan. Mais une de ses plus grandes contributions à la cause française en Saskatchewan a été réalisée en 1905 lorsqu'il a réussit à convaincre la congrégation des Filles de la Providence à venir fonder un couvent dans son village d'Howell. Pendant plus de 60 ans, des centaines de jeunes filles, et certains garçons comme Maurice Baudoux, allaient perfectionner leur français dans les classes du couvent.

L'abbé Constant Bourdel est décédé à l'hôpital catholique de Cudworth le 23 mai 1951 à l'âge de 89 ans. Il a été enterré dans le cimetière de Prud'homme.